lundi, 15 octobre 2007

Pas de pain au chocolat pour nous...

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Ça paraît loin, et en même temps, si proche. Jamais je ne remercierai assez mes parents de m'avoir mise dans une école française. Rien ne me destinait à faire une scolarité à la française, à l'européenne. Lorsqu'on était à Cuba, au moment de choisir une école pour mes aînés (La Parisienne et le Diplomate), mes parents avaient le choix entre trois établissements: cubain, espagnol et français. Le choix fut vite réglé: il y avait une école française à Luanda, le suivi serait facile. Alors, j'ai suivi le pas, à la maternelle dans une école de briques rouges en forme de pentagone et un patio au centre. Encore aujourd'hui je me souviens de cette école alors que je n'étais que miniature et muette. En arrivant en Angola, tout était si différent, et pourtant si pareil. Cela peut paraître anodin... insignifiant pour ceux qui ont toujours tout eu à portée de main. Mais en Angola, encore en guerre civile, ce n'était pas une question de riches ou pauvres... c'était une différence de culture. Pendant les années qu'on a suivi à l'école française de Luanda, on sentait, plus que tout ailleurs, l'écart entre les Français (et étrangers) et les Angolais. On avait besoin de cahiers Seyes (les grands carreaux). Va trouver ça à Luanda! On avait besoin de stylos plumes, d'effaceurs (ça doit être franco-français, les effaceurs)! On avait besoin de cahiers de textes... Des choses qu'on n'avait pas en Angola. Non seulement il y avait pénurie, mais aussi parce que le système angolais/portugais n'avait pas de ça. Cahier de textes? C'est quoi encore ce machin? Je ne sais pas comment nos parents ont fait, mais on avait notre fourniture scolaire. Toujours en retard, ou alors en récup. Il y avait aussi les parents qui avaient la possibilité d'aller en France, alors ils venaient en excès de bagages et faisait leur commerce. Le prix à payer pour une éducation rigoureuse et reconnue (les professeurs français sont 10 fois plus exigeants à l'étranger). Mais on s'en sortait une fois que la fourniture était complète. En tant qu'enfant, on subit les choses de manière différente, disproportionnée. On vit le sort comme une injustice. Les Français étaient dans leur large majorité (pour ne pas dire tous) des ELF-Aquitaine. Avec les professeurs, ils habitaient deux superbes immeubles construits l'un devant l'autre, unis par un tunnel sous le boulevard: le Palanca et l'Impala. Et ils avaient aussi leur supermarché avec les produits français. Pour nous autres nationaux, le supermarché ELF était une sorte de caverne d'Ali Baba à laquelle on n'avait pas accès. On ne faisait qu'entendre les trésors qui s'y cachaient. Nos camarades français ne se rendaient pas compte de notre envie. On les regardait manger leur Prince, Petit Écolier, Mikado... les petits pains au chocolat, les croissants... On regardait ça comme des enfants qu'on aurait affamés, alors qu'on avait nos goûters aussi. Du pain avec de la confiture. Des biscuits Marie. Des fruits. Je n'avais jamais mangé de pain de mie avant mes 12 ans je crois. Du pain de mie... les petits Français en mangeaient avec du Nutella. Le comble de la gourmandise. Je me souviens un jour, ma grande soeur a pris un pain, a mis du beurre et du chocolat pour le lait pour faire de la pâte à tartiner. Pour faire comme les autres. Aujourd'hui, tout ça semble dérisoire. Mais que pouvaient faire nos parents? On n'avait pas le droit à ELF et même si c'était le cas, ça coûtait tellement cher, ces choses-là... Il y a quelques années, les Petit Écolier, les Prince, les Mikado et les Barquettes on été disponibles en grande surface dans toute la capitale. Toujours aussi cher, mais de temps en temps, nos parents nous achetaient ces produits, et on était bien contents de faire comme les Français. En ajoutant les produits portugais, les biscuits comme Corinthians et Chipilim, que j'adore et je n'ai pas mangé depuis des lustres, on se sentait gâtés. Enfin, notre heure était venue! Avec mon petit frère, qui a 11 ans et est aussi grand que moi (moi qui suis pas petite), je ne me gêne pas. Je le gâte. Quand il vient en France (pays que je n'ai connu physiquement qu'en arrivant à Montpellier à l'âge de 19 ans) pour ses vacances, on va au supermarché et je lui demande ce qu'il veut. On a les même réactions. Les Petit Écolier, les Prince, les Mikado et les Barquettes. Alors j'achète un de chaque. Je rationne presque pour qu'il ne mange pas tout en même temps. Pour sa fourniture scolaire, ma soeur et moi l'achetons à Gibert Joseph. Même si je n'aime pas les cahiers de textes avec trop de dessins, pour mon frère, j'achète celui qui a Harry Potter en couverture. Ça lui ferait plaisir. Je prends pas les protège-cahiers ringards. Non. Je prends les transparents que j'avais tant voulu quand j'étais petite. Et j'achète du Typex et des effaceurs en excès presque, pour qu'il ne manque de rien. Qu'il soit comme les autres. La rentrée dernière, j'ai envoyé un paquet de presque 8 kilos par la poste. Mon petit frère m'appelle "tu as acheté mes cahiers?" "Oui, bien sûr. Je les ai envoyé au Pilote" (mon deuxième grand frère en Afrique du Sud). "Oh... c'est que j'avais besoin d'intercalaires, d'oeillets, de protège-cahiers..." "Ne t'inquiète pas. J'ai acheté tout ce qui avait marqué dans la liste de l'école. Tu ne manqueras de rien. Je t'ai même acheté un cahier de textes avec Harry Potter." "Oh... merci beaucoup!" J'ai presque eu envie de pleurer au téléphone. J'ai raccroché presque violamment. Il ne se rendait pas compte car il était excité. Moi aussi je l'aurais été si à l'époque j'avais eu quelqu'un ici... ne serait-ce pour un croissant... un petit pain au chocolat... Pour être comme les autres.